Art, la peinture au tribunal ou lorsque la peinture devient une preuve d'appartenance
Les Walmajarri et les Wangkajunga sont les propriétaires traditionnels d'une grande partie du Great Sandy Desert (Grand désert de sable, nord ouest de l'Australie). Durant la colonisation, ils ont maintenu des liens avec leur pays à travers les chants et les cérémonies, ainsi que par les rites d'initiation des jeunes. Depuis la décision Mabo (cf. citoyens), l'espoir de retrouver leurs terres se fait jour. En 1997, ils sont prêts à aller devant le tribunal pour réclamer leur territoire. Afin de se préparer au mieux, les plaignants ont d'innombrables discussions avec avocats et anthropologues, mais se retrouvent face à l'éternel problème du fossé séparant deux cultures si différentes. Comment créer un lien, comment se faire comprendre? Il y a aussi la langue. Chaque plaignant parle plusieurs langues aborigènes, mais aucun ne possède suffisamment d'anglais pour comprendre le langage raffiné utilisé à la Cour. Finalement ils se décident pour une solution : au lieu de simplement parler, ils vont démontrer au moyen d'une peinture le bien-fondé de leur revendication. Ce sera un travail collectif, chaque personne peignant sa région. Ils choisissent un endroit tranquille, Pirnini, qui fait partie du territoire revendiqué, aux abords du désert, afin de travailler sans être dérangé.
Le premier jet est une toile de cinq mètres sur huit (1996). Bien que ce soit un chef-d'oeuvre, les Aborigènes ne sont pas satisfaits. L'emplacement des différentes régions n'est pas assez précis. La deuxième peinture mesure huit mètres sur dix (1997). Beaucoup de gens y participent. Des grands noms côtoient des personnes qui peignent pour la première fois. Cette fois-ci, un travail méthodique est effectué avant la première touche de couleur, afin de situer avec précision où se trouve quoi. Ils sont à l'oeuvre pendant douze jours, du lever au coucher du soleil. Le Ngurrara canvas (toile (mon) Pays) est né. Une fois le travail terminé, il paraît évident que le seul endroit où présenter leur demande, avec la peinture Ngurrara comme support, est Pirnini, là où ils ont peint. La séance a lieu à cet endroit. On déroule la peinture et chaque plaignant, debout sur son territoire schématisé, raconte son pays dans sa propre langue. Trois interprètes sont là, pour traduire pour le tribunal.
La peinture est devenu un instrument politique, une manière de se faire comprendre par ceux qui détiennent le pouvoir, par ceux de la société dominante. Ngurrara est aussi une oeuvre d'art majeure. Ici, les Aborigènes ont compris que leur peinture pouvait être un moyen d'expression éloquent de leurs besoins et de leurs aspirations.
A ce jour (début 2004), le verdict n'est toujours pas rendu. Affaire à suivre...
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peinture Ngurrara, juin 1997
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"Les histoires et les corps de nos ancêtres sont dans notre pays. On veut que les kartiya (blancs) comprennent ce qui nous lie à nos terres. Des bulldozers viennent sur notre territoire et font des routes juste aux endroits sacrés. Quand les compagnies minières creusent, ils arrachent le mangi (présence, énergie, essence d'une personne qui reste après sa mort) et l'emmène ailleurs.C'est pour ca qu'on se bat pour notre pays, pour que le mangi reste sur nos terres." Pijaju Peter Skipper
"Si les kartiya (blancs) ne croient pas ce qu'on dit, qu'ils regardent nos peintures. Elles disent toutes la même chose. On a eu l'idée d'utiliser nos peintures au tribunal en tant qu'évidence." Ngarralja Tommy May
"Lorsque j'étais gamin et que mon père et ma mère m'emmenaient vers d'autres lieux, on ne pouvait mentionner le nom de l'endroit. On utilisait un langage indirect. On ne pouvait mentionner le nom de la région d'autrui, parce que nous venions d'ailleurs. Ca, c'est vraiment la façon aborigène de respecter le copyright : vous ne pouvez pas voler les histoires, les chants et les danses des autres. Cette loi est toujours valide et c'est la même quand on peint. On ne peut peindre la région d'autrui. On peut peindre notre propre histoire, notre propre région, mais pas celles de quelqu'un d'autre." Ngarralja Tommy May
"Cette peinture, Ngurrara est la plus grande que nous ayons faite. Environ soixante personnes ont travaillé dessus. Il y a un mot auquel nous pensons maintenant, c'est ngalkarla (son, rythme que l'on entend de loin), ça veut dire répandre le bruit. C'est ce qu'on veut faire avec cette peinture, faire savoir aux gens. Je n'ai jamais perdu l'idée et le ressenti de ma région, d'où je viens. Tout est dans ma tête, juste là.On a cette histoire tout le temps. C'est plus que de la mémoire, c'est mangi (présence, énergie, essence d'une personne qui reste après sa mort) que je sens. Peindre, c'est ramener ma région plus près de moi." Jukuna Mona Chuguna
"La grande peinture a aidé les jeunes comme moi, à me rendre compte d'où vient notre peuple. Même si je sais d'où vient ma mère et que je connais toutes ses histoires et celles de mon père, j'ai encore compris beaucoup plus avec la grande peinture. J'ai appris mon wangarr (généalogie) et comment on est tous lié. Ca m'a rendu très heureuse de savoir d'où vient mon peuple. Très fière aussi. Avant, lorsque je regardais les peintures, je ne savais pas vraiment à quoi elles correspondaient. Maintenant je sais. Quand j'entends les anciens raconter leurs histoires, je me sens fière et triste en même temps. Je sais parler walmajarri, gooniyandi, kriol et anglais, donc je me suis dite que je pouvais utiliser ma connaissance de ces langues pour traduire pour le tribunal. Avant la séance, je me suis assise avec les plaignants et ils m'ont raconté leurs histoires. J'ai dû demander leur permission pour dire leurs histoires en anglais." Gail Smiler
Citations tirées de Kaltja Now, Indigenous Arts Australia, Wakefield Press in association with
the National Aboriginal Cultural Institue, 2001
suite : dot painting